« Le saladier américain, c’est comme une tontine »

« Le saladier américain, c’est comme une tontine »

Comparutions immédiates

Dans cette petite affaire de trafic de cannabis, la présidente examine les faits minutieusement avant de juger Moussa et Diabi, deux jeunes compères à la mine contrite, installés côte à côte dans le box. Elle compte sur la solennité du tribunal et le rythme lent de cette audience pour les impressionner.

Chevauchant un scooter, Diabi fuit la police avant d’être rattrapé puis testé au cannabis. Résultat : 3,2 ng de THC dans le sang. Convoqué devant la justice une première fois, il ne se présentera. Mais le voilà de nouveau arrêté quelques jours plus tard. Il fait le gué dans la Cité rouge, rue de l’Ourcq à Paris, tandis que Moussa vend des sachets d’herbe et de la résine. Les policiers les embarquent ensemble. Diabi détient sur lui 3,8 g d’herbe, 137 g de cannabis, 315 euros, et Moussa 80 euros. On retrouve à proximité un peu d’herbe, un peu de résine.

La présidente se montre particulièrement attentive à la dépendance de Diabi au cannabis : « Vous êtes passé de 7 joints par jour à 2 ». Est-ce pour financer sa consommation qu’il devient intermédiaire ? Ce soir-là, il se charge d’acheter et de livrer du cannabis pour les participants à une soirée. Il a récolté 315 euros pour « faire un saladier américain ». A l’audience, l’un des juges entreprend la traduction :

– Le saladier américain, c’est comme une tontine, on se met à plusieurs pour faire un achat. Et vous nous dites que vous ne vendez pas.
– Non, je ne vends pas.
– Il y a des acheteurs mais pas de vendeur !
– (silence)

Quant à Moussa, il ne peut nier les ventes. La brigade des stupéfiants intervient alors qu’il reçoit quelques billets des mains de Mme Tourtel, une cliente. Et il a été dénoncé par M. Brown, un autre acheteur, arrêté quelques minutes plus tôt avec deux sachets d’herbe en poche. M. Brown décrit « un vendeur avec du métal sur les dents. Il était très grand ».

– Avez-vous un dispositif dentaire particulier ?
– J’ai des dents en argent.
– Le descriptif vous correspond.
– Au niveau dentaire oui.
– Vous mesurez combien ?
– 1m85.

L’avocat s’appuie sur les maladresses des prévenus : faire du trafic dans la Cité rouge, connue pour être assidument surveillée par la police, constitue bien la preuve de leur inexpérience. Ce ne sont pas des businessmen des stupéfiants. D’ailleurs, ils ne prennent pas de marge !

Contrairement à Moussa, Diabi compte sept condamnations à son actif (vol, recel, violence…) et risque une peine plus lourde, surtout si le délit de trafic est constitué. Son avocat le présente avant tout comme un consommateur. « Il n’a jamais fait de détention. On sait bien que ce n’est pas la prison qui va le guérir. Et il n’est pas totalement détaché du tissu social ».

Petites saisies, petites peines mais longues mises à l’épreuve : 8 mois de sursis et 5 ans de mise à l’épreuve pour Moussa. Pour Diabi, 8 mois de sursis, 3 mois fermes sans mandat de dépôt qui feront l’objet d’un aménagement de peine, et 2 ans de mise à l’épreuve. « Mais attention si vous vous ne présentez pas ! », avertit la présidente.

« Merci, merci… », sourient en coeur Moussa et Diabi.

Pierre Anquetin

« Je vais te trouver par Facebook… »

« Je vais te trouver par Facebook… »

Saban entre dans le box des prévenus comme un taureau dans une arène, marmonnant, nerveux, dominant le public d’un regard. Il adresse un faux bâillement à l’attention des juges pour bien leur montrer son indifférence. C’est un condensé de muscles aux allures de boxeur mais aux traits fins, fiers. Il a dans les 25 ans et sa violence est éruptive.

Ivre, il a défoncé la porte d’un appartement, menacé son occupant – « je vais te tuer » – puis, au policier qui le maîtrisait : « je vais te trouver par Facebook, ce n’est pas une menace, c’est une promesse ! »

A l’énoncé des chefs d’accusation, la présidente évite les réprimandes, les indignations. Interrogé, Saban refuse de répondre : « mon avocate est là. Vous lui parlez. » Quelle étincelle provoque soudain l’explosion de colère ? Il crie à l’adresse de ses parents une menace destinée au plaignant. D’un violent coup sur le bois du mur, il fait sursauter toute l’assistance :

« – Va voir sa mère, tu lui dis : viens !  Va voir sa mère, tu lui dis : viens !
La présidente intervient : – Vous vous taisez.
– Vous, je ne vous adresse pas la parole.
– Et moi je ne vous la donne pas. Greffier, veuillez noter tout cela. »

Les parents bondissent et tendent au gendarme un sac de médicaments. « Il fait des crises », explique la mère. « Je sais », répond doucement la présidente, tandis que les gardes cherchent le bon remède à administrer.

Le casier judiciaire de Saban est émaillé de condamnations pour violences. Il n’a jamais travaillé. Il souffre des séquelles d’un AVC suivi d’une trépanation. Des crises épileptiques le foudroient régulièrement. Il se rend en consultation tous les 6 mois à l’hôpital Bichat mais l’administration judiciaire peine à contrôler son suivi.

L’avocate demande un renvoi du jugement. Le procureur exige une expertise psychiatrique et un maintien en détention pour protéger la victime. La nouvelle audience étant fixée dans un mois, Saban reste en détention provisoire, là où personne ne saura que faire de lui. Les maisons d’arrêt sont pleines de malades psychiatriques que l’hôpital ne sait plus maîtriser. Une fois Saban disparu dans l’arrière-salle, on entend encore le fracas d’une chaise qui vole à travers une pièce.

Pierre Anquetin

« Aviez-vous conscience que cette voiture était en train d’être volée ? »

« Aviez-vous conscience que cette voiture était en train d’être volée ? »

Voilà trois jeunes voleurs assez maladroits pour se faire cueillir par la police en pleine nuit, dans un parking du 16e arrondissement de Paris, au volant d’une Range Rover noire à la vitre brisée…

Deux d’entre eux ne reconnaissent pas le vol et soutiennent une autre version : un inconnu rencontré dans un club leur a demandé de récupérer sa voiture, moyennant 100 euros chacun. Ils ont trouvé la vitre déjà cassée.

– Quand on est rentrés dans la voiture, c’était trop tard.
– Il n’est jamais trop tard avant de commettre un délit, Monsieur », coupe la juge.

Derrière les prévenus, leur trois avocats, guère plus âgés, costumes ajustés sous la robe, se tiennent debout. Il affichent des mines sérieuses mais dissimulent mal leur accablement devant la cascade de mensonges. L’un d’eux se glisse auprès de son client pour l’interroger :

« – Etiez-vous conscient que le véhicule était en train d’être volé ?
– Mmm
– C’est oui ou c’est non ?
– Oui.
A son tour, la présidente insiste, dans l’espoir d’un aveu plus complet :
– Alors : par qui ?
– Je ne sais pas.
– Mais vous étiez dedans Monsieur ! »

Sourcil levé, l’avocat regagne son banc. Il laisse à la barre un délinquant bien confus et presque repenti.

Pierre Anquetin

« Il a mordu sa fille au front »

« Il a mordu sa fille au front »

Comparutions immédiates, Paris

Assis dans le public, Yacine se lève pour rejoindre la barre et entendre son jugement. Derrière lui, trois gendarmes approchent discrètement. La condamnation tombe, 15 mois fermes pour violences sur mineurs de moins de 15 ans. Désorienté, il se retourne vers la salle mais le voilà déjà encerclé par les gardes. On l’emmène au dépôt.

Une heure plus tôt, quand le tribunal lisait les dépositions de sa famille à la police, Yacine n’était pas présent pour répondre. Même son avocat restait introuvable. Le prévenu a quand même été jugé « contradictoirement », assure la présidente.

« On a peur tout le temps »

La mère était également absente aujourd’hui. Battue depuis des années, elle n’a pas jamais porté plainte. Et quand elle se cache pour échapper aux coups, les enfants se retrouvent en première ligne. Ils sont trois : Marah 12 ans, Yana 8 ans et Mohammed, 6 ans. C’est d’abord pour eux trois que le tribunal est réuni. A l’administratrice judiciaire et à l’avocate qui les représentent, ils ont dit vouloir retrouver leur père : « qu’il reste avec nous mais qu’il soit plus gentil avec nous ». Avant d’avouer : « on a peur tout le temps ».

Les faits remontent au 4 juillet 2015, entre les murs d’un petit deux-pièces infesté de punaises dans le 17e arrondissement. Rentrant du travail, le père remarque l’absence de la fille aînée, descendue au square. Le fils refuse d’aller la chercher. Ce parfum de liberté et de rébellion rend immédiatement Yacine fou de rage. « Je savais que j’allais être frappée » expliquera la mère qui court s’enfermer dans les toilettes. L’homme éventre la porte sans pouvoir l’ouvrir, passe le bras pour pincer sa femme et l’obliger à sortir. Venu s’interposer, le garçonnet est projeté à travers la pièce, sa tête cogne le montant du lit. L’autre fille est frappée au ventre. « Je vous jure que je vais tous vous faire mourir de faim » menace le père. Alertés, les policiers interviennent à temps.

Une violence dévorante

Au commissariat, la mère raconte son histoire : elle a 14 ans et lui 17 quand ils se marient en Syrie. Sa belle-mère la maltraite immédiatement, des coups de poings dans le ventre. Le mari la frappe avec le pommeau de douche. Mais ça ne suffit pas, il la mord aussi, puis il mord sa fille aînée au front.

Si Yacine était venu répondre de ses actes un peu plus tôt à l’audience, s’il avait été défendu, peut-être le tribunal aurait-il pu tirer dans cette histoire familiale un fil inquiétant : celui qui relie les coups au ventre porté par la mère de Yacine à sa femme, les mêmes coups et les morsures de ce fils à sa propre fille, la menace et, sans doute, la terreur de la faim… Quelle répétition, quelle dérive étaient déjà à l’oeuvre dans cet appartement vétuste ?

Mais aujourd’hui la justice s’en tient aux faits et ils sont clairs. Toutes les déclarations sont corroborées par les examens médicaux : dent cassée, traces de morsures, hématomes, ecchymoses, oeudèmes… sur toute la famille. L’état psychologique de la mère préoccupe l’expert : hypervigilance, ruminations, tristesse d’humeur. Par leur délibéré, les juges ne se contentent pas d’envoyer Yacine en prison, ils signifient également ceci aux enfants : vous étiez victimes.

Pierre Anquetin

« Il a compris le mot Tour Eiffel »

« Il a compris le mot Tour Eiffel »

L’interprète traduit pour Cissé les questions du juge en Wolof, un dialecte sénégalais :

– Acceptez-vous d’être jugé aujourd’hui ?
– Aujourd’hui, répond l’interprète.
– Avez-vous compris ce qu’a expliqué Mme la procureure ce matin ?
– Rien.
– Vous vous souvenez que je vous ai dit que vendre des tours Eiffel est interdit ? Et moi je ne parle pas le Wolof.
– Oui, il a compris le mot tour Eiffel.

Des tours Eiffel, Cissé en portait sous son manteau deux grandes, deux moyennes, trois petites et aussi 114 porte-clefs. Il tentait de les vendre à la sauvette place du Carrousel du Louvre quand il s’est fait prendre par la police.

En récidive ! En récidive ! En récidive ! En récidive et en séjour irrégulier, scande le président. Les deux infractions, en récidive !

Au moins Cissé n’a pas volé. Même la procureure le souligne :

Il ne faut pas vendre des tours Eiffel. Mais en même temps, on s’aperçoit que ce n’est pas un délinquant. Il fait ce qu’il faut pour survivre.

Elle demande 6 jours d’amende à 5 euros. Cissé veut rentrer en Italie où il mène des démarches pour renouveler son titre de séjour. Pourquoi est-il revenu en France malgré la récidive ?

En Italie, il y a le chômage. Avec le changement de gouvernement [en France], on m’a dit que je pouvais revenir » avait-il expliqué benoitement aux policiers.

Pour lui, le tribunal se montre clément : 98 € pour frais de procédure – avec une remise de 20 % s’il paie tout de suite – et, surtout, pas d’exécution provisoire. Il sort libre du tribunal.

Pierre Anquetin

“Ici, on a l’habitude des femmes qui tombent dans les escaliers”

“Ici, on a l’habitude des femmes qui tombent dans les escaliers”

Comparutions immédiates

Il l’a menacée d’un couteau dans la gorge si jamais elle s’avisait de divorcer.

Ce témoignage de la concierge aggravera un peu plus le cas d’Hajaf.  Pas beaucoup plus : tout l’accable déjà dans cette procédure qui le vise pour violences et harcèlement envers Samira, sa femme.
Lui, trapu, debout dans le box, reste tendu vers les juges. Il les fixe pour être sûr de bien comprendre. Assise à quelques pas, elle se tait. Les autres parlent pour elle.

La police

Les policiers interviennent un jour de juillet sur un différend conjugal. La femme se plaint alors d’être battue, harcelée. Elle avait fui le domicile conjugal pour s’installer à Paris.

Elle avait déjà déposé plainte le 5 juin pour menace de mort : devant les enfants, il promettait de « foutre le feu ». Les jours suivants, il la frappe d’un revers de main, d’un coup de chaussure. Le 16, il revient la chercher, elle se réfugie dans la loge de la concierge. Plus tard, il la suit au travail et, ne la trouvant pas, s’en prend aux enfants. Sur le corps du garçon de 6 ans, on constate un hématome de 10 cm de long, 2 de large. Une autre procédure est en cours devant le tribunal pour enfants.

La présidente égraine la liste des interruptions temporaires de travail (ITT) accordés à Samira pour blessures : 8 jours en 2005, 4 jours en 2008, 4 jours en 2009… « Ça a commencé à la naissance de ma fille, en 2000 » se rappelle-t-elle devant les policiers.

L’expert

« Un des meilleurs experts de la cour ! J’ai déjà eu l’occasion de travailler avec lui… »  certifie bien la présidente avant de lire le rapport du psychiatre. Il décrit un homme d’un « niveau intellectuel supérieur, en dépit d’une faible instruction. Pas de schizophrénie, aucune forme de pathologie ». Les conclusions ne laissent pas d’alternative : la dangerosité du sujet « n’est pas atteignable par des soins psychiatriques mais nécessite des mesures de protection ».

Hajaf et la présidente

– Madame, je dis la vérité toute entière, je jure.
– Vous n’avez pas à jurer. Ici, vous êtes la seule personne qui ait le droit de mentir.
– D’accord. Le 22 juin, je suis allé voir les enfants (…) Je l’ai appelée, elle m’a demandé de venir manger avec elle. Puis elle n’a plus répondu. Je suis allé l’attendre au travail.
– Expliquez-vous sur les faits de violence : elle avait la lèvre inférieure éclatée.
– Elle s’est blessée en passagère de la voiture. J’ai freiné trop brusquement.
– Ici on a l’habitude des femmes qui tombent dans les escaliers. Vous, c’est la voiture. Donc vous niez les faits ?
– Je n’ai pas de problème avec elle.
– Pas de problème ?
– J’ai déposé plainte au commissariat d’Annemasse.
– Oui, à chaque fois vous prétendez qu’elle est responsable, qu’elle a des troubles comportementaux. Vous évoquez des fugues…

L’avocate

Il ne s’agit pas de plaider que c’est un homme courtois, sympathique, reconnaît l’avocate d’Hajaf. Il est jaloux, agressif (…) Le sursis aurait beaucoup plus d’impact et de sens pour lui. S’il reste en détention, il ne comprendra pas, il continuera à vouloir entrer en contact. Tandis que s’il retourne à Annemasse, il retournera à son projet de création d’entreprise et, on l’espère, laissera Madame tranquille…

Le délibéré est plus lourd que les demandes du procureur. Hajaf reste en prison, 18 mois fermes, plus 6 mois avec sursis et mise à l’épreuve : il lui sera interdit de revenir à Paris et d’entrer en contact avec la victime. L’avocate de Samira avait prédit :

Il va l’attendre et il n’y aura peut-être pas la concierge dans le hall pour la protéger…

Pierre Anquetin

« Un chauffeur, cela m’inquiète »

« Un chauffeur, cela m’inquiète »

Camille, Régis et Isabelle ont passé le réveillon avec une minerve autour du cou. Le 28 décembre, ils regagnent la capitale par l’une des autoroutes sinueuses à la circulation rapide qui convergent vers Paris. Le moteur de leur voiture s’enraie et les oblige à stopper sur la voie d’arrêt d’urgence, dans un virage.

Quelques minutes après, Grégoire s’engage à 130 km/h, la limite autorisée, dans le même virage. Il aperçoit au dernier moment le véhicule à l’arrêt sur sa droite, le percute, ne s’arrête pas. Il emprunte la prochaine bifurcation, passe un feu, roule encore quelques mètres. C’est alors que la police l’intercepte.

Je ne me suis pas arrêté parce qu’on était dans un virage. Je voulais aller jusqu’à la station service (…). Je m’excuse d’avoir réagit comme ça, j’aurais dû m’arrêter, j’étais paniqué.

Autre problème pour Grégoire, il roulait avec 0,53 mg d’alcool dans le sang, au lieu des 0,25 mg autorisés. Et son casier n’est pas vierge : conduite en état alcoolisé, défaut d’assurance, infraction à une suspension de permis.

Mon métier de chauffeur routier me passionne. J’ai passé une formation, j’ai économisé pour la payer. J’ai un frère paraplégique, un autre incarcéré, ma mère vit seule…

La procureure :

Reconnaître les faits est un minimum. Il s’agit d’un chauffeur, cela m’inquiète. Je demande de l’aider à ne pas recommencer.

Il risque 5 ans de prison. Il est condamné à 6 mois fermes, 6 mois de sursis, une obligation de soins, un stage de sensibilisation à la sécurité routière, 700 euros de préjudice moral répartis entre les trois victimes.
L’avocat de Grégoire lui a évité la suspension de permis.

Pierre Anquetin

« Un étudiant modèle »

Comparutions immédiates / Sylvain Lamoureux, 23 ans, un visage d’ange à la Casey Affleck, comparaît pour violences en état d’ivresse : il a roué de coups un vieux voisin venu s’interposer au coeur d’une dispute, dans le couloir de leur immeuble, rue Saint-Saëns.

Jean, la victime de 61 ans, a payé le prix fort : 15 jours d’interruption temporaire de travail, de beaux hématomes et, surtout, un doigt salement abîmé. Depuis, Jean prétend ne plus pouvoir exercer : il était ostéopathe.

Ce soir-là, Sylvain et sa copine boivent et s’amusent dans leur appartement quand une voisine vient frapper à leur porte pour se plaindre du tapage. Torse-nu, l’étudiant engage avec elle une bruyante dispute sur le palier. Les cris alertent Jean qui intervient à son tour. « Ta gueule le vieux, rentre chez toi » hurle Sylvain.

A la barre Jean raconte la suite :« J’ai voulu le calmer, je l’ai retourné, je lui ai donné une gifle ». Jean essuie en retour une pluie de coups qui le laissent K.O. à terre quelques secondes.

J’étais dans un cas de légitime défense

se justifie Sylvain devant le tribunal. L’argument passe mal. L’avocat de Jean se moque :

Un étudiant modèle ? Il s’est rendu coupable de violences. Il n’a pas saisi la notion de légitime défense. Mon client n’a pas fait le poids une seule seconde face à M. Lamoureux.

Pour la procureur, il y a en effet  « disproportion ». Elle réclame « une peine qui passera à M. Lamoureux l’envie de recommencer (…) : 6 mois avec suris et l’indemnisation des victimes pour que le calme revienne rue Saint-Saëns ».

La main de l’ostéopathe a-t-elle été blessée à cause de la première gifle, de la chute ou bien des coups de pieds assénés par l’étudiant ? L’audience ne permet pas de dégager une réponse claire mais Sylvain va emporter le dernier mot.

Méprisant son voisin affaibli, reléguant la plaidoirie confuse de son avocat, il conclut froidement devant la présidente :

« – Je déménage demain. Et je veux rappeler que j’étais pieds nus au moment des faits.
– Effectivement, quand on sort du lit, on est pieds nus, » murmure-t-elle avec un air pensif.

Son délibéré renvoie les deux voisins dos-à-dos : 5 mois de sursis pour Sylvain, refus de l’expertise et donc des dommages et intérêts pour Jean.

Pierre Anquetin

“Mise en liberté immédiate”

“Mise en liberté immédiate”

Comparutions immédiates / Tandis que les affaires défilent à la barre, un avocat s’agite entre les bancs. Il chuchote à l’oreille de ses confrères, désigne l’horloge, feuillette son code de procédure… Il s’emporte avant même de plaider car le délai d’expiration de la garde à vue de son client est dépassé. Le prévenu, Joseph, a été arrêté il y a deux jours au volant d’une voiture mais sans permis de conduire. Il avait perdu tous ses points en 2008.

Joseph a déjà fait une rapide incursion dans le box à l’ouverture de l’audience, pour être aussitôt renvoyé dans la salle d’attente car son avocat manquait à l’appel. Une heure plus tard, il est rappelé devant le tribunal. Mais Joseph, dont la garde à vue a été prolongée, aurait dû comparaître devant un magistrat du siège dans un délai de 20 heures, maintenant écoulé depuis 45 mn. Le Conseil constitutionnel a rappelé cette règle en invalidant récemment certaines gardes à vue.

La première et brève apparition de Joseph dans le box vaut-elle comparution devant un magistrat ? Oui affirme la procureur :

À 14 h 20 il est entré dans le box, ça a été acté. Il a comparu dans les 20 heures et été présenté devant les juges.
Au cas où la présidente ne suive pas cet argument, la procureur imagine une solution de contournement :
Il peut comparaître libre, de l’autre côté de la barrière.

L’avocat s’en tient à la faute de procédure :

L’immixtion de mon client, sa présence quelques secondes dans le box n’est pas de nature à satisfaire à l’article 803-3 !

La présidente hésite, consulte ses assesseurs et tranche finalement :

Le tribunal constate que monsieur a comparu à 15 h 20 alors que le délai prévu par l’article 803-3 du code pénal avait expiré à 14 h 30. La conséquence est d’ordonner la mise en liberté immédiate. À l’initiative de Mme la procureur, vous pouvez recevoir votre citation à comparaître pour vous expliquer devant le tribunal.

Joseph enfile sa veste et sort du box. Il devrait bientôt réapparaître à la barre mais libre.

Pierre Anquetin

“L’amour vache”

“L’amour vache”

Comparutions immédiates / Stéphane et Brigitte se retrouvent devant les juges pour n’avoir pu se quitter sans se rappeler : à 90 reprises en une semaine, Stéphane aurait cherché à joindre Brigitte. À bout, elle porte plainte pour harcèlement ; Stéphane est arrêté. « Je reconnais les appels mais je ne l’ai pas menacée » soutient-il devant les policiers.
Il comparaît aujourd’hui, sombre, fatigué, son corps trapu replié sur lui-même. Brigitte se présente à la barre, grande, mince, tonique, avec de longs cheveux tirés en queue de cheval. Elle parle fort pour se donner du courage car aujourd’hui, devant le tribunal, elle regrette.

Brigitte : Je voudrais retirer ma plainte… À condition qu’il me laisse tranquille.
La présidente (enrouée et énervée) : Ah vous retirez votre plainte ? Trois juges sont occupés pour rien, c’est très bien… Alors rejoignez la salle. Et puis non, restez : puisque nous sommes là, pourriez-vous nous dire combien de fois il a appelé et ce qu’il disait ?
Brigitte : Je ne sais plus.
La présidente : Vous ne savez plus ! (À Stéphane) Et vous, qu’avez-vous à dire ?
Stéphane : Je ne comprends pas. Je suis très ami avec son frère, Philippe, avec son beau-père, avec ses parents. Il n’y a qu’avec elle qu’il y a des problèmes !
(L’assistance rigole.)
La présidente (encore plus enrouée et énervée) : Le public se croit au théâtre ! Il n’y a aucune tenue, pas plus dans la salle que dans le box. Il faudrait que ça cesse. Taisez-vous, essayez-vous !

L’avocat reproche à la présidente d’avoir houspillé  son client et montre que le harcèlement était peut-être réciproque :

Les appels entrants sont importants dans un sens comme dans l’autre. C’est l’amour vache. Des gens qui s’aiment mais qui se repoussent. De là à considérer que les faits soient répréhensibles pénalement…

Lorsque la présidente demande à Stéphane s’il veut ajouter quelques mots, il redresse une tête lourdement appuyée sur sa main gauche, lève un sourcil et répond d’un silence. Une heure plus tard la relaxe est prononcée. Cette heure d’attente, Brigitte la passe à arpenter la salle des pas perdus en compagnie d’une amie, lui racontant avec agitation les tout derniers soubresauts de son couple malheureux.

Pierre Anquetin