« Le saladier américain, c’est comme une tontine »

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Comparutions immédiates

Dans cette petite affaire de trafic de cannabis, la présidente examine les faits minutieusement avant de juger Moussa et Diabi, deux jeunes compères à la mine contrite, installés côte à côte dans le box. Elle compte sur la solennité du tribunal et le rythme lent de cette audience pour les impressionner.

Chevauchant un scooter, Diabi fuit la police avant d’être rattrapé puis testé au cannabis. Résultat : 3,2 ng de THC dans le sang. Convoqué devant la justice une première fois, il ne se présentera. Mais le voilà de nouveau arrêté quelques jours plus tard. Il fait le gué dans la Cité rouge, rue de l’Ourcq à Paris, tandis que Moussa vend des sachets d’herbe et de la résine. Les policiers les embarquent ensemble. Diabi détient sur lui 3,8 g d’herbe, 137 g de cannabis, 315 euros, et Moussa 80 euros. On retrouve à proximité un peu d’herbe, un peu de résine.

La présidente se montre particulièrement attentive à la dépendance de Diabi au cannabis : « Vous êtes passé de 7 joints par jour à 2 ». Est-ce pour financer sa consommation qu’il devient intermédiaire ? Ce soir-là, il se charge d’acheter et de livrer du cannabis pour les participants à une soirée. Il a récolté 315 euros pour « faire un saladier américain ». A l’audience, l’un des juges entreprend la traduction :

– Le saladier américain, c’est comme une tontine, on se met à plusieurs pour faire un achat. Et vous nous dites que vous ne vendez pas.
– Non, je ne vends pas.
– Il y a des acheteurs mais pas de vendeur !
– (silence)

Quant à Moussa, il ne peut nier les ventes. La brigade des stupéfiants intervient alors qu’il reçoit quelques billets des mains de Mme Tourtel, une cliente. Et il a été dénoncé par M. Brown, un autre acheteur, arrêté quelques minutes plus tôt avec deux sachets d’herbe en poche. M. Brown décrit « un vendeur avec du métal sur les dents. Il était très grand ».

– Avez-vous un dispositif dentaire particulier ?
– J’ai des dents en argent.
– Le descriptif vous correspond.
– Au niveau dentaire oui.
– Vous mesurez combien ?
– 1m85.

L’avocat s’appuie sur les maladresses des prévenus : faire du trafic dans la Cité rouge, connue pour être assidument surveillée par la police, constitue bien la preuve de leur inexpérience. Ce ne sont pas des businessmen des stupéfiants. D’ailleurs, ils ne prennent pas de marge !

Contrairement à Moussa, Diabi compte sept condamnations à son actif (vol, recel, violence…) et risque une peine plus lourde, surtout si le délit de trafic est constitué. Son avocat le présente avant tout comme un consommateur. « Il n’a jamais fait de détention. On sait bien que ce n’est pas la prison qui va le guérir. Et il n’est pas totalement détaché du tissu social ».

Petites saisies, petites peines mais longues mises à l’épreuve : 8 mois de sursis et 5 ans de mise à l’épreuve pour Moussa. Pour Diabi, 8 mois de sursis, 3 mois fermes sans mandat de dépôt qui feront l’objet d’un aménagement de peine, et 2 ans de mise à l’épreuve. « Mais attention si vous vous ne présentez pas ! », avertit la présidente.

« Merci, merci… », sourient en coeur Moussa et Diabi.

Pierre Anquetin

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“Tu as trouvé une bonne recette de gâteau ?”

“Tu as trouvé une bonne recette de gâteau ?”

Comparutions immédiates

Depuis son box, le jeune Jean-Charles, 25 ans, observe d’un air complice les étudiants installés face à lui sur le banc de la presse. « Il y a un an, j’étais assis là, comme eux. Je faisais du droit » se vante-t-il avec un fier sourire. Sa légèreté n’attendrit pas la présidente : « Et vous êtes passé de l’autre côté. Il y a un meilleur moyen d’étudier le droit. Donc je ne vous fais pas l’introduction au pénal ? »

Une relecture du code serait pourtant utile car le dossier de Jean-Charles est sans rapport avec les petits délits habituellement et rapidement jugés en comparutions immédiates. Le jeune homme risque 4 ans fermes pour trafic de cocaïne. Il a repris à son compte la clientèle de son frère, lui-même tombé pour trafic et incarcéré quelques mois plus tôt. Des écoutes téléphoniques minutieuses, des photos et les témoignages des clients pèsent à charge dans cette grosse affaire qui sera pourtant jugée en moins d’une heure, entre deux larcins.

« On vous voit aller de porte en porte »

La présidente s’amuse en lisant l’enquête et insiste avant tout sur les béquilles qui soutiennent Jean-Charles dans son box :

Vous avez encore une broche (à la jambe) ? Je demande ça parce que c’est ce qui a permis de vous interpeler. Grâce à cette béquille, on vous voit aller de porte en porte en faisant des livraisons de cocaïne à chaque fois. Une perquisition a été réalisée au domicile de vos parents et grâce à l’enquête cynophile (à l’aide de chiens), on a découvert une balance de précision, des traces de cocaïne, 2 500 €, trois téléphones portables, ce qui est caractéristique : un professionnel, un personnel, un de rechange.

Jean-Charles avait aussi été placé sur écoute. Son langage codé (« gâteau » pour dire « cocaïne ») n’a pas suffi pour embrouiller les policiers. La présidente se délecte à la lecture d’un message :

Dis moi que tu as trouvé une bonne recette de gâteau ?

« D’autres l’auraient vendue »

À l’audience, deux version s’opposent qui détermineront la durée de la peine. La version du tribunal : le trafic est géré par Jean-Charles depuis plus d’un an. À raison d’un tarif élevé de 70 à 80 € par gramme vendu, livraison comprise, il a généré d’importants revenus, bien supérieurs en tout cas aux 2 500 € saisis par la police.
La version de la défense : Jean-Charles agit que depuis 3 ou 4 mois seulement pour rembourser la dette de son frère auprès du fournisseur et a réuni les fameux 2 500 €, pas plus.

Jean-Charles nie les calculs de la présidente :

« C’est pas possible. »
Les témoignages des clients ? « Ce doit être la ressemblance avec mon frère, Madame. (…) Certains reconnaissent que ça fait cinq ans qu’ils consomment. Je ne les ai pas fait commencer. D’autres l’auraient vendue » lâche-t-il enfin maladroitement.
La réplique de la présidente fuse :

« Ah oui, autant que ça vous profite à vous plutôt qu’à d’autres ! Ce n’est qu’une histoire de fric, on se fiche de la santé. Ça ne vous gêne pas ? »

« Il est temps de faire un choix »

Son avocate plaide également sur un double registre de la responsabilité morale et du droit :

Il est temps de faire un choix entre les études de droit et le trafic de stupéfiants. Vous ne l’aiderez pas à faire ce choix en le condamnant à 4 ans d’emprisonnement. Des éléments objectifs vous permettent de considérer ce trafic sur quatre mois. Pas au-delà.

Jean-Charles est en récidive. Il a déjà été condamné pour détention, cession de stupéfiants et outrage en 2007. Le délibéré reste équilibré : 2 ans et 10 mois fermes plus 1 an et 3 mois de sursis avec mise à l’épreuve. La reprise des études ne semble pas impossible mais la carrière juridique demeure compromise.

Pierre Anquetin