Couple dépeceur (3/4) : « Elle a trouvé de l’énergie dans le désespoir »

Le 3e jour du procès des « Chinois dépeceurs » était en majeure partie consacré à l’interrogatoire de Hui, qui s’accuse d’avoir porté les coups de hachette sur un autre couple, et de Te, qui dit l’avoir aidée à enterrer les corps.

La présidente Jacqueline Audax avait prévenu les jurés avant que ne débute la session d’assises :

« Vous pouvez changer d’avis. C’est difficile : vous pouvez avoir le sentiment de ne pas savoir ».

Qu’ont-ils ressenti, après avoir successivement vu les photos des victimes, puis écouté Hui et Te pleurer, l’une avouant avoir tué ce couple qu’elle appréciait et l’autre n’avoir pas su empêcher « un engrenage infernal », comme il dit, depuis la mort accidentelle du bébé jusqu’à la scène de lutte qui coûtera la vie aux parents ?

Pour connaître les circonstances du crime : « Elle a lancé la hache sur le père« 

Les interrogatoires des deux accusés permettent de lever le doute sur certains mystères qui demeuraient encore au 3e jour du procès.

Pourquoi n’ont-ils pas appelé la police ?

Après s’être assoupie à cause d’un rhume, Hui découvre à 23 heures que le bébé de 2,5 mois dont elle a la garde comme nounou ne respire plus.

« La présidente : – L’idée d’appeler les secours ne vous est pas venue ? Vous pouviez vous tromper…
Hui : – Il était complètement froid ! Il était complètement froid. Te m’a dit : vas-y, appelle la police. Alors je me suis rendue compte que ça ne va pas le faire.
– Pourquoi ça ne va pas le faire ? C’est accidentel.
– Mais c’est de ma faute.
– Oui mais c’était accidentel ? Oui ou non ?
– Oui ! Mais c’est de ma faute et je me culpabilise tout le temps. »

Elle pense qu’il est préférable d’appeler les parents en premier, dans l’intérêt de tous : « Le père est sans papiers. Peut-être qu’ils voudraient appeler la police. J’ai gardé l’espoir. Qu’on discute ensemble… L’idée, c’est de confier mon fils à quelqu’un. Après, ils préviennent la police ou pas, mais au moins Yino est à l’abri. »

Pour en savoir plus sur les victimes, lire « Nous n’avons aucune photo d’elle« 

Et puis, au détour d’une question, ce souvenir qui peut expliquer une réticence plus profonde :

« A l’âge de 3 ans, j’ai vécu dans une école militaire, pendant 3 ans. Je me suis dit, je ne peux pas laisser mon fils. Si la police interroge aussi mon mari, où va aller Yino ? »

Mêmes questions à Te :

« Ma femme m’a dit qu’elle a tout tenté. Il n’avait plus de pouls. C’est un accident si le bébé est mort. C’était sous sa responsabilité. Elle n’a pas pu appeler la police et si moi je fais ça, je trahis ma femme. Je me suis demandé, est-ce que je vais vraiment dénoncer ma femme ? (…) J’ai la haine contre moi, j’aurais dû appeler la police. Le lendemain matin, je lui ai demandé d’appeler les parents tout de suite. Je me disais que c’était à elle de régler le problème. Je me suis enfui de mes responsabilités. »

Comment le couteau est-il passé de main en main ?

Pour que la légitime défense soit retenue, il faut que le couteau ait été saisi par les deux victimes menaçant de mort les accusés. Les témoignages des enquêteurs laissaient entendre que leurs versions du crime semblaient concertées. Mais à la barre les deux récits se recoupent sur l’essentiel, sans se ressembler. Hui et Te ont bien traversé le même drame, au même endroit, mais pour chacun d’eux, les mots, les souvenirs, les absences, les sensations, les silences sont différents.

Te, le compagnon, est interrogé en premier :

« Je me souviens que quand la mère a vu le corps de son enfant, elle était complètement ravagée. Elle a sauté sur ma femme pour l’étrangler. J’ai essayé de desserrer ses mains. Elle avait une force incroyable. J’ai vu le père qui a pris un couteau dans la cuisine, il a foncé vers nous, je pense qu’il a visé la tête de ma femme. (…) J’ai mis ma main pour protéger ma femme. J’ai reçu un premier coup, qui m’a sectionné le tendon. J’ai agrippé son poignet, j’ai essayé de faire tomber le couteau. Il dit à sa femme d’aller tuer ma femme. J’ai essayé de le pousser parce qu’il voulait lui faire passer le couteau. J’ai dit à ma femme de courir. Elle est allée vers la porte. (Il pleure, retire ses lunettes, les remet, se reprend.) J’ai essayé de me défendre avec une seule main. Je suis tombé par terre. Il est monté sur moi, il a essayé de m’étouffer, j’ai vu la haine dans ses yeux. (Silence) J’ai senti que quelqu’un tombait à côté de lui. C’était sa femme. Le couteau était entre nous deux. Il a pris le couteau et commencé à me frapper. J’ai essayé de me défendre, de protéger ma tête par instinct de survie. Là, il m’a tranché l’index. J’ai reçu plusieurs coups, je ne sais plus dans quel ordre. J’étais par terre, du sang coulait dans mes yeux, je ne voyais que sa silhouette en train de frapper. Je me suis dit, ça y est, il va me tuer. J’étais pas capable de me défendre, de m’enfuir. Il m’a frappé, frappé. Je ne savais pas quoi faire, j’allais mourir. Tout à coup, il est devenu mou, il s’est écroulé vers moi. J’ai rien compris. Je l’ai écarté de côté. J’étais complètement prostré. Ma femme m’a parlé, je ne sais plus ce qu’elle m’a dit. Elle m’a aidé à aller sur le canapé. Après j’ai perdu conscience. »

Enfin c’est son tour à elle. Lorsque Hui se lève et prend la parole d’une voix fragile et claire, on croit l’entendre pour la première fois :

« Hui : – Je ne m’attendais pas à une réaction aussi violente. Ce sont des gens très très bien, très doux aussi. J’avais préparé plein de raisons pour les convaincre de me couvrir. A aucun moment j’ai pensé cacher le décès du bébé.
La présidente : – Vous avez eu le temps de leur demander ?
– Non j’ai pas eu le temps (dans un souffle). J’avais tellement de choses à lui dire… J’avais couvert Lucas d’un petit linge blanc et elle a compris qu’il était mort. J’ai commencé à lui expliquer qu’il s’était étouffé. Elle a crié, pourquoi tu ne l’as pas sauvé ? A ce moment-là, elle a commencé à serrer les mains autour de mon cou. Elle crie fort, je te tue, je te tue. J’ai senti mon sang qui montait qui dans ma tête. Je n’arrivais plus à respirer. J’ai senti Te qui cherchait à (lui faire) desserrer les mains et puis j’ai entendu un cri, je te tue ! Elle a relâché ses mains. Je suis tombé par terre. J’ai entendu Te qui crie : cours, cours, cours ! Je lève la tête et… (Silence) C’est ça qui est gravé dans ma mémoire : j’ai vu Te entre les mains de Yangsi (le père) et j’ai vu ce couteau dans les mains de Yangsi. Il dit à sa femme : prends le couteau, tue-la ! Je n’avais pas la force de courir. Elle m’a rattrapée, elle m’a rattrapée. Je suis allée dans le couloir (…), elle m’a coincée. Elle m’a donné un coup de couteau sur la tête. C’est ce coup de couteau qui m’a réveillée. C’est à ce moment-là que j’ai pu attraper un manche sur mon côté gauche. J’ai pu la pousser. J’ai pu m’enfuir vers la porte. Elle m’a rattrapée vers le salon. J’ai tourné, comme ça (elle mime un mouvement du bras en arrière qui frappe). J’ai senti une vibration dans ma main.
– A quel endroit du corps l’avez-vous frappée ?
– Je ne sais pas. Elle est tombée dans le salon. J’étais complètement terrifiée. J’ai ressenti  un vide. J’ai entendu un grand cri. J’ai tourné la tête vers le cri. Je vois plein de sang. Yangsi avait un couteau dans sa main. Te essayait de le retenir avec ses mains, comme ça. Le couteau était devant son visage. J’ai crié mais je n’avais plus de voix. J’ai crié, Tíngzhǐ, Tíngzhǐ ! Ça veut dire, arrêtez. Je ne veux pas qu’il tue Te. (Elle pleure)
– Vous l’avez frappé sur quelle partie du corps ?
– Sa tête.
– A quel moment vous êtes-vous rendue compte que vous aviez une hache entre les mains ?
– Quand elle est tombée par terre. »

Ensuite la présidente laisse Hui pleurer devant la cour.

Pour expliquer les séquences suivantes, le découpage des corps, l’enterrement des morceaux, l’aller-retour en Chine pour y déposer leur enfant,  le mari adresse ce constat à l’avocat général qui l’interroge :

« Je pense qu’aux antipodes de moi, qui me suis abandonné, elle a trouvé de l’énergie dans le désespoir. »

Tous deux risquent 30 ans de réclusion criminelle.

> Le verdict du procès du couple dépeceur sera connu vendredi dans la soirée

Pierre Anquetin sur Place du tribunal

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