« La direction doit passer au conseil de discipline » 1/2

« La direction doit passer au conseil de discipline » 1/2

Quel est le degré de violence acceptable lors d’un conflit social ? C’est la question que se posent les spectateurs des vidéos projetées ce soir au fond de la 31e chambre correctionnelle du tribunal de grande instance de Paris.

A l’écran, on distingue les bureaux en open space d’un centre d’appels téléphoniques EDF-GRDF envahi par la foule.

Dos au mur, deux femmes tétanisées et blêmes, Sylvie et Catherine, responsables du service en proie à l’agitation. Vociférant face à elles, Franck, représentant syndical de la CGT énergie Paris. D’autres syndicalistes l’entourent mais le meneur, c’est lui, et les cris, ce sont les siens.

Il est aujourd’hui reproché à Franck, Véronique, Francis et Serge, tous militants CGT, d’avoir entravé pendant deux jours la liberté de travail de leurs collègues. Dimitri est poursuivi pour avoir filmé le personnel d’encadrement en difficulté et publié la vidéo sur le site de la CGT.

« Djamila ne sera pas licenciée »

Début 2008, après plusieurs mois d’intérim et un an de stage, Djamila apprend qu’elle ne sera pas titularisée. Selon le syndicat, ce licenciement cache une mesure de rétorsion. Au cours de son stage, Djamila a été témoin d’un accident du travail. La direction aurait demandé à l’employé de rester chez lui sans déclarer l’incident. Indignée, Djamila aurait critiqué cette dissimulation devant ses collègues, s’attirant ainsi les foudres de la direction. Les rapports de stage négatifs s’accumulent à son encontre, la commission de titularisation finit par refuser l’embauche.

Le service des ressources humaines avance d’autres motifs : Djamila se montrerait agressive, ne respecterait pas les horaires de travail, critiquerait EDF auprès des clients au téléphone, aurait accumulé 56 jours de congés maladie pendant son année de stage.

Le 14 février au matin, jour du départ de Djamila, les militants CGT envahissent les bureaux où elle travaillait. Des tracts avaient déjà annoncé la couleur : « Djamila ne sera pas licenciée ».

Face à la mobilisation, Sylvie et Catherine restent seules en première ligne. Le directeur refuse d’intervenir sur le plateau, il se méfie des syndicalistes :

« La technique de conflit, c’est de faire monter le directeur sur une table, ce qu’ils ne font pas avec le personnel sur place. Donc on leur demande de venir au siège ».

« L’ambiance risquait de déraper »

Comme souvent en cas d’occupation, la direction dépêche rapidement un huissier. A l’audience, la partie civile comme la défense se réfèrent à son constat. Il est pourtant à charge, l’huissier ayant consciencieusement noté nombre d’insultes essuyées par Sylvie et Catherine :

« Vous avez falsifié des documents avec des méthodes de nazis. »
« C’est une taupe, c’est une mule, c’est elle la fasciste. »
« Vous êtes à vomir. »
« La direction doit passer au conseil de discipline. »
« La journée et la nuit vont être longues. »
« Vous êtes des virus dont on n’a pas trouvé l’antidote… »

L’avocat des syndicalistes, Me Gosset, pose la même question à Sylvie et Catherine : « Avez-vous reçu des instructions de la direction sur la manière dont vous deviez gérer seule ce conflit ? » Aucune instruction et pas de connaissance non plus des pièces du dossier Djamila.

Cette discrétion de la direction constituera sans doute un axe de défense, déjà annoncé par le témoignage de Serge : « L’ambiance risquait de déraper car la direction ne répondait pas. » Il relativise :

La présidente : Mais pourquoi avoir obligé Catherine à signer une fausse lettre de démission ?
Serge : C’était de l’ironie socratique, pour calmer la foule par la sémantique. Mais l’ironie socratique, apparemment ça ne paie pas ! Nous voulions montrer ce que c’est d’être licencié. Avec une distanciation brechtienne.
La présidente : Elle n’a pas apprécié la distanciation brechtienne.
Serge : Je comprends. Licencier quelqu’un c’est difficile à assumer. Le mouvement ne l’a pas aidée.

Sur les bancs du public, l’argument socratique fait bien rire la quinzaine de militants venus soutenir leurs camarades. Devant les tribunaux, les délégués CGT ne se déplacent jamais seuls.

« A treize heure, le courant est coupé »

Au-delà des mots, ce sont les pressions exercées par les syndicalistes pour bloquer l’activité de l’open space qui sont visées par la plainte d’EDF.

« A treize heures, le courant est coupé », relève l’huissier, à cause d’une inondation provoquée par un balais dans les toilettes. Le lendemain, la serrure engluée du local technique interdit son accès. Les boules des souris d’ordinateur ont aussi été retirées.

Parfaitement préparé, Franck se défend. Epaules en avant, les deux mains en appui sur la barre, le regard fixé sur la présidente, il déroule son texte d’une voix calme et puissante. C’est un tribun :

« Le but n’était pas d’empêcher le travail mais de redonner du travail à une collègue licenciée. »
Les dégradations ? « Quel est notre intérêt, à nous, de faire ça ? Aucun. Ce n’est pas une action diligentée par le syndicat, et mes camarades et moi n’en sommes pas les auteurs ».

Après les témoignages des quatre syndicalistes, des deux cadres, du directeur, du responsable de la maintenance, la présidente décide de renvoyer plaidoiries et réquisitoire à une autre date. « Avec un délibéré à minuit, la décision ne pourrait pas être correcte ». Rendez-vous est donné pour le 16 novembre 2015.

Depuis cette audience, un comité central d’entreprise d’Air France a défrayé la chronique : les images de membres de la direction, chemises déchirées, évacués sous les huées des salariés en colère ont été reprises par les JT du monde entier. Interpelés par la police à l’aube, ces salariés, dont plusieurs militants CGT, ont été placés en garde à vue prolongée.

Ces évènements spectaculaires alimenteront-il sur les réquisitions du procureur ou les plaidoiries de Maîtres Tordjman et Delcourt, les avocats des cadres et d’EDF, ou de Maître Gosset pour la CGT ?

Lire la suite ici  : « Une cabale pour obtenir la tête de ces quatre »

« Le saladier américain, c’est comme une tontine »

« Le saladier américain, c’est comme une tontine »

Comparutions immédiates

Dans cette petite affaire de trafic de cannabis, la présidente examine les faits minutieusement avant de juger Moussa et Diabi, deux jeunes compères à la mine contrite, installés côte à côte dans le box. Elle compte sur la solennité du tribunal et le rythme lent de cette audience pour les impressionner.

Chevauchant un scooter, Diabi fuit la police avant d’être rattrapé puis testé au cannabis. Résultat : 3,2 ng de THC dans le sang. Convoqué devant la justice une première fois, il ne se présentera. Mais le voilà de nouveau arrêté quelques jours plus tard. Il fait le gué dans la Cité rouge, rue de l’Ourcq à Paris, tandis que Moussa vend des sachets d’herbe et de la résine. Les policiers les embarquent ensemble. Diabi détient sur lui 3,8 g d’herbe, 137 g de cannabis, 315 euros, et Moussa 80 euros. On retrouve à proximité un peu d’herbe, un peu de résine.

La présidente se montre particulièrement attentive à la dépendance de Diabi au cannabis : « Vous êtes passé de 7 joints par jour à 2 ». Est-ce pour financer sa consommation qu’il devient intermédiaire ? Ce soir-là, il se charge d’acheter et de livrer du cannabis pour les participants à une soirée. Il a récolté 315 euros pour « faire un saladier américain ». A l’audience, l’un des juges entreprend la traduction :

– Le saladier américain, c’est comme une tontine, on se met à plusieurs pour faire un achat. Et vous nous dites que vous ne vendez pas.
– Non, je ne vends pas.
– Il y a des acheteurs mais pas de vendeur !
– (silence)

Quant à Moussa, il ne peut nier les ventes. La brigade des stupéfiants intervient alors qu’il reçoit quelques billets des mains de Mme Tourtel, une cliente. Et il a été dénoncé par M. Brown, un autre acheteur, arrêté quelques minutes plus tôt avec deux sachets d’herbe en poche. M. Brown décrit « un vendeur avec du métal sur les dents. Il était très grand ».

– Avez-vous un dispositif dentaire particulier ?
– J’ai des dents en argent.
– Le descriptif vous correspond.
– Au niveau dentaire oui.
– Vous mesurez combien ?
– 1m85.

L’avocat s’appuie sur les maladresses des prévenus : faire du trafic dans la Cité rouge, connue pour être assidument surveillée par la police, constitue bien la preuve de leur inexpérience. Ce ne sont pas des businessmen des stupéfiants. D’ailleurs, ils ne prennent pas de marge !

Contrairement à Moussa, Diabi compte sept condamnations à son actif (vol, recel, violence…) et risque une peine plus lourde, surtout si le délit de trafic est constitué. Son avocat le présente avant tout comme un consommateur. « Il n’a jamais fait de détention. On sait bien que ce n’est pas la prison qui va le guérir. Et il n’est pas totalement détaché du tissu social ».

Petites saisies, petites peines mais longues mises à l’épreuve : 8 mois de sursis et 5 ans de mise à l’épreuve pour Moussa. Pour Diabi, 8 mois de sursis, 3 mois fermes sans mandat de dépôt qui feront l’objet d’un aménagement de peine, et 2 ans de mise à l’épreuve. « Mais attention si vous vous ne présentez pas ! », avertit la présidente.

« Merci, merci… », sourient en coeur Moussa et Diabi.

Pierre Anquetin

« Je vais te trouver par Facebook… »

« Je vais te trouver par Facebook… »

Saban entre dans le box des prévenus comme un taureau dans une arène, marmonnant, nerveux, dominant le public d’un regard. Il adresse un faux bâillement à l’attention des juges pour bien leur montrer son indifférence. C’est un condensé de muscles aux allures de boxeur mais aux traits fins, fiers. Il a dans les 25 ans et sa violence est éruptive.

Ivre, il a défoncé la porte d’un appartement, menacé son occupant – « je vais te tuer » – puis, au policier qui le maîtrisait : « je vais te trouver par Facebook, ce n’est pas une menace, c’est une promesse ! »

A l’énoncé des chefs d’accusation, la présidente évite les réprimandes, les indignations. Interrogé, Saban refuse de répondre : « mon avocate est là. Vous lui parlez. » Quelle étincelle provoque soudain l’explosion de colère ? Il crie à l’adresse de ses parents une menace destinée au plaignant. D’un violent coup sur le bois du mur, il fait sursauter toute l’assistance :

« – Va voir sa mère, tu lui dis : viens !  Va voir sa mère, tu lui dis : viens !
La présidente intervient : – Vous vous taisez.
– Vous, je ne vous adresse pas la parole.
– Et moi je ne vous la donne pas. Greffier, veuillez noter tout cela. »

Les parents bondissent et tendent au gendarme un sac de médicaments. « Il fait des crises », explique la mère. « Je sais », répond doucement la présidente, tandis que les gardes cherchent le bon remède à administrer.

Le casier judiciaire de Saban est émaillé de condamnations pour violences. Il n’a jamais travaillé. Il souffre des séquelles d’un AVC suivi d’une trépanation. Des crises épileptiques le foudroient régulièrement. Il se rend en consultation tous les 6 mois à l’hôpital Bichat mais l’administration judiciaire peine à contrôler son suivi.

L’avocate demande un renvoi du jugement. Le procureur exige une expertise psychiatrique et un maintien en détention pour protéger la victime. La nouvelle audience étant fixée dans un mois, Saban reste en détention provisoire, là où personne ne saura que faire de lui. Les maisons d’arrêt sont pleines de malades psychiatriques que l’hôpital ne sait plus maîtriser. Une fois Saban disparu dans l’arrière-salle, on entend encore le fracas d’une chaise qui vole à travers une pièce.

Pierre Anquetin

« Aviez-vous conscience que cette voiture était en train d’être volée ? »

« Aviez-vous conscience que cette voiture était en train d’être volée ? »

Voilà trois jeunes voleurs assez maladroits pour se faire cueillir par la police en pleine nuit, dans un parking du 16e arrondissement de Paris, au volant d’une Range Rover noire à la vitre brisée…

Deux d’entre eux ne reconnaissent pas le vol et soutiennent une autre version : un inconnu rencontré dans un club leur a demandé de récupérer sa voiture, moyennant 100 euros chacun. Ils ont trouvé la vitre déjà cassée.

– Quand on est rentrés dans la voiture, c’était trop tard.
– Il n’est jamais trop tard avant de commettre un délit, Monsieur », coupe la juge.

Derrière les prévenus, leur trois avocats, guère plus âgés, costumes ajustés sous la robe, se tiennent debout. Il affichent des mines sérieuses mais dissimulent mal leur accablement devant la cascade de mensonges. L’un d’eux se glisse auprès de son client pour l’interroger :

« – Etiez-vous conscient que le véhicule était en train d’être volé ?
– Mmm
– C’est oui ou c’est non ?
– Oui.
A son tour, la présidente insiste, dans l’espoir d’un aveu plus complet :
– Alors : par qui ?
– Je ne sais pas.
– Mais vous étiez dedans Monsieur ! »

Sourcil levé, l’avocat regagne son banc. Il laisse à la barre un délinquant bien confus et presque repenti.

Pierre Anquetin

« Il a mordu sa fille au front »

« Il a mordu sa fille au front »

Comparutions immédiates, Paris

Assis dans le public, Yacine se lève pour rejoindre la barre et entendre son jugement. Derrière lui, trois gendarmes approchent discrètement. La condamnation tombe, 15 mois fermes pour violences sur mineurs de moins de 15 ans. Désorienté, il se retourne vers la salle mais le voilà déjà encerclé par les gardes. On l’emmène au dépôt.

Une heure plus tôt, quand le tribunal lisait les dépositions de sa famille à la police, Yacine n’était pas présent pour répondre. Même son avocat restait introuvable. Le prévenu a quand même été jugé « contradictoirement », assure la présidente.

« On a peur tout le temps »

La mère était également absente aujourd’hui. Battue depuis des années, elle n’a pas jamais porté plainte. Et quand elle se cache pour échapper aux coups, les enfants se retrouvent en première ligne. Ils sont trois : Marah 12 ans, Yana 8 ans et Mohammed, 6 ans. C’est d’abord pour eux trois que le tribunal est réuni. A l’administratrice judiciaire et à l’avocate qui les représentent, ils ont dit vouloir retrouver leur père : « qu’il reste avec nous mais qu’il soit plus gentil avec nous ». Avant d’avouer : « on a peur tout le temps ».

Les faits remontent au 4 juillet 2015, entre les murs d’un petit deux-pièces infesté de punaises dans le 17e arrondissement. Rentrant du travail, le père remarque l’absence de la fille aînée, descendue au square. Le fils refuse d’aller la chercher. Ce parfum de liberté et de rébellion rend immédiatement Yacine fou de rage. « Je savais que j’allais être frappée » expliquera la mère qui court s’enfermer dans les toilettes. L’homme éventre la porte sans pouvoir l’ouvrir, passe le bras pour pincer sa femme et l’obliger à sortir. Venu s’interposer, le garçonnet est projeté à travers la pièce, sa tête cogne le montant du lit. L’autre fille est frappée au ventre. « Je vous jure que je vais tous vous faire mourir de faim » menace le père. Alertés, les policiers interviennent à temps.

Une violence dévorante

Au commissariat, la mère raconte son histoire : elle a 14 ans et lui 17 quand ils se marient en Syrie. Sa belle-mère la maltraite immédiatement, des coups de poings dans le ventre. Le mari la frappe avec le pommeau de douche. Mais ça ne suffit pas, il la mord aussi, puis il mord sa fille aînée au front.

Si Yacine était venu répondre de ses actes un peu plus tôt à l’audience, s’il avait été défendu, peut-être le tribunal aurait-il pu tirer dans cette histoire familiale un fil inquiétant : celui qui relie les coups au ventre porté par la mère de Yacine à sa femme, les mêmes coups et les morsures de ce fils à sa propre fille, la menace et, sans doute, la terreur de la faim… Quelle répétition, quelle dérive étaient déjà à l’oeuvre dans cet appartement vétuste ?

Mais aujourd’hui la justice s’en tient aux faits et ils sont clairs. Toutes les déclarations sont corroborées par les examens médicaux : dent cassée, traces de morsures, hématomes, ecchymoses, oeudèmes… sur toute la famille. L’état psychologique de la mère préoccupe l’expert : hypervigilance, ruminations, tristesse d’humeur. Par leur délibéré, les juges ne se contentent pas d’envoyer Yacine en prison, ils signifient également ceci aux enfants : vous étiez victimes.

Pierre Anquetin

« Il a compris le mot Tour Eiffel »

« Il a compris le mot Tour Eiffel »

L’interprète traduit pour Cissé les questions du juge en Wolof, un dialecte sénégalais :

– Acceptez-vous d’être jugé aujourd’hui ?
– Aujourd’hui, répond l’interprète.
– Avez-vous compris ce qu’a expliqué Mme la procureure ce matin ?
– Rien.
– Vous vous souvenez que je vous ai dit que vendre des tours Eiffel est interdit ? Et moi je ne parle pas le Wolof.
– Oui, il a compris le mot tour Eiffel.

Des tours Eiffel, Cissé en portait sous son manteau deux grandes, deux moyennes, trois petites et aussi 114 porte-clefs. Il tentait de les vendre à la sauvette place du Carrousel du Louvre quand il s’est fait prendre par la police.

En récidive ! En récidive ! En récidive ! En récidive et en séjour irrégulier, scande le président. Les deux infractions, en récidive !

Au moins Cissé n’a pas volé. Même la procureure le souligne :

Il ne faut pas vendre des tours Eiffel. Mais en même temps, on s’aperçoit que ce n’est pas un délinquant. Il fait ce qu’il faut pour survivre.

Elle demande 6 jours d’amende à 5 euros. Cissé veut rentrer en Italie où il mène des démarches pour renouveler son titre de séjour. Pourquoi est-il revenu en France malgré la récidive ?

En Italie, il y a le chômage. Avec le changement de gouvernement [en France], on m’a dit que je pouvais revenir » avait-il expliqué benoitement aux policiers.

Pour lui, le tribunal se montre clément : 98 € pour frais de procédure – avec une remise de 20 % s’il paie tout de suite – et, surtout, pas d’exécution provisoire. Il sort libre du tribunal.

Pierre Anquetin

« La police est là pour ça. »

« La police est là pour ça. »

Comparutions immédiates

Les trois magistrats du tribunal se sont réparti les dossiers et dirigent l’audience à tour de rôle. C’est au tour de la présidente. Elle reste immobile, sans expression mais sa voix porte. Elle voudrait calmer l’agitation qui a saisi les avocats et l’interprète.

La présidente (à Mohammed) : Vous êtes la victime ?
Mohammed :
La présidente (à tous les autres) : Si je vous dérange, vous me prévenez !
Un avocat : On cherche le prévenu.
La présidente : Il est là !
L’avocat : Mais non, c’est la victime.
La présidente : Ah c’est la victime ? Et le prévenu ?
L’avocat : Le prévenu ne s’est pas présenté.

Le prévenu, Rachid, n’a pas répondu à sa convocation car il est sans papier. Et sans logement fixe depuis qu’il a été chassé de l’appartement coloué avec Mohammed, la victime, rue Saint Fargeau, Paris 20e. Il est parti sans avoir payé ses loyers, ni rendu les clefs et plein de menaces envers Mohammed. Il a déjà été jugé pour menace et placé sous contrôle judiciaire avec interdiction de se présenter rue Saint Fargeau.

Une nuit, il revient pourtant avec deux amis, « pour fumer du cannabis », raconte Mohammed :

Il m’a menacé d’un couteau. Il a dit qu’il se foutait de tout. Il a répété deux ou trois fois : Je vais te tuer ! Toujours avec le couteau dans la main, il m’a cogné la tête contre le miroir.

Mohammed se réfugie au commissariat, accompagné d’un voisin qui pourra témoigner. La police retrouve Rachid quelques rues plus loin. Mais aucune plainte pour menace n’est enregistrée, ce qui rend les juges impuissants. Seule l’interdiction d’approcher le logement peut aujourd’hui donner lieu à condamnation.
La présidente à Mohammed :

– Pourquoi vous n’avez pas porté plainte ?
– Je n’ai pas compris la procédure.
– Si vous aviez porté plainte, il aurait été convoqué et mis en détention tout de suite.
– C’est pour ça que je me présente aujourd’hui.
– Il n’est pas là aujourd’hui. La prochaine fois qu’il viendra – il va sans doute revenir -, vous portez plainte.
– Je veux être protégé.
– La police est là pour ça.
– Et surtout pour récupérer mon loyer…
– Le tribunal n’est pas saisi pour ça.

Il condamne Rachid à 6 mois de sursis et une interdiction du territoire de deux ans. « Si Monsieur porte plainte en cas de nouvelle menace, les six mois peuvent être révoqués » précise la présidente à un Mohammed furieux.

Pierre Anquetin

“Ici, on a l’habitude des femmes qui tombent dans les escaliers”

“Ici, on a l’habitude des femmes qui tombent dans les escaliers”

Comparutions immédiates

Il l’a menacée d’un couteau dans la gorge si jamais elle s’avisait de divorcer.

Ce témoignage de la concierge aggravera un peu plus le cas d’Hajaf.  Pas beaucoup plus : tout l’accable déjà dans cette procédure qui le vise pour violences et harcèlement envers Samira, sa femme.
Lui, trapu, debout dans le box, reste tendu vers les juges. Il les fixe pour être sûr de bien comprendre. Assise à quelques pas, elle se tait. Les autres parlent pour elle.

La police

Les policiers interviennent un jour de juillet sur un différend conjugal. La femme se plaint alors d’être battue, harcelée. Elle avait fui le domicile conjugal pour s’installer à Paris.

Elle avait déjà déposé plainte le 5 juin pour menace de mort : devant les enfants, il promettait de « foutre le feu ». Les jours suivants, il la frappe d’un revers de main, d’un coup de chaussure. Le 16, il revient la chercher, elle se réfugie dans la loge de la concierge. Plus tard, il la suit au travail et, ne la trouvant pas, s’en prend aux enfants. Sur le corps du garçon de 6 ans, on constate un hématome de 10 cm de long, 2 de large. Une autre procédure est en cours devant le tribunal pour enfants.

La présidente égraine la liste des interruptions temporaires de travail (ITT) accordés à Samira pour blessures : 8 jours en 2005, 4 jours en 2008, 4 jours en 2009… « Ça a commencé à la naissance de ma fille, en 2000 » se rappelle-t-elle devant les policiers.

L’expert

« Un des meilleurs experts de la cour ! J’ai déjà eu l’occasion de travailler avec lui… »  certifie bien la présidente avant de lire le rapport du psychiatre. Il décrit un homme d’un « niveau intellectuel supérieur, en dépit d’une faible instruction. Pas de schizophrénie, aucune forme de pathologie ». Les conclusions ne laissent pas d’alternative : la dangerosité du sujet « n’est pas atteignable par des soins psychiatriques mais nécessite des mesures de protection ».

Hajaf et la présidente

– Madame, je dis la vérité toute entière, je jure.
– Vous n’avez pas à jurer. Ici, vous êtes la seule personne qui ait le droit de mentir.
– D’accord. Le 22 juin, je suis allé voir les enfants (…) Je l’ai appelée, elle m’a demandé de venir manger avec elle. Puis elle n’a plus répondu. Je suis allé l’attendre au travail.
– Expliquez-vous sur les faits de violence : elle avait la lèvre inférieure éclatée.
– Elle s’est blessée en passagère de la voiture. J’ai freiné trop brusquement.
– Ici on a l’habitude des femmes qui tombent dans les escaliers. Vous, c’est la voiture. Donc vous niez les faits ?
– Je n’ai pas de problème avec elle.
– Pas de problème ?
– J’ai déposé plainte au commissariat d’Annemasse.
– Oui, à chaque fois vous prétendez qu’elle est responsable, qu’elle a des troubles comportementaux. Vous évoquez des fugues…

L’avocate

Il ne s’agit pas de plaider que c’est un homme courtois, sympathique, reconnaît l’avocate d’Hajaf. Il est jaloux, agressif (…) Le sursis aurait beaucoup plus d’impact et de sens pour lui. S’il reste en détention, il ne comprendra pas, il continuera à vouloir entrer en contact. Tandis que s’il retourne à Annemasse, il retournera à son projet de création d’entreprise et, on l’espère, laissera Madame tranquille…

Le délibéré est plus lourd que les demandes du procureur. Hajaf reste en prison, 18 mois fermes, plus 6 mois avec sursis et mise à l’épreuve : il lui sera interdit de revenir à Paris et d’entrer en contact avec la victime. L’avocate de Samira avait prédit :

Il va l’attendre et il n’y aura peut-être pas la concierge dans le hall pour la protéger…

Pierre Anquetin

« Un chauffeur, cela m’inquiète »

« Un chauffeur, cela m’inquiète »

Camille, Régis et Isabelle ont passé le réveillon avec une minerve autour du cou. Le 28 décembre, ils regagnent la capitale par l’une des autoroutes sinueuses à la circulation rapide qui convergent vers Paris. Le moteur de leur voiture s’enraie et les oblige à stopper sur la voie d’arrêt d’urgence, dans un virage.

Quelques minutes après, Grégoire s’engage à 130 km/h, la limite autorisée, dans le même virage. Il aperçoit au dernier moment le véhicule à l’arrêt sur sa droite, le percute, ne s’arrête pas. Il emprunte la prochaine bifurcation, passe un feu, roule encore quelques mètres. C’est alors que la police l’intercepte.

Je ne me suis pas arrêté parce qu’on était dans un virage. Je voulais aller jusqu’à la station service (…). Je m’excuse d’avoir réagit comme ça, j’aurais dû m’arrêter, j’étais paniqué.

Autre problème pour Grégoire, il roulait avec 0,53 mg d’alcool dans le sang, au lieu des 0,25 mg autorisés. Et son casier n’est pas vierge : conduite en état alcoolisé, défaut d’assurance, infraction à une suspension de permis.

Mon métier de chauffeur routier me passionne. J’ai passé une formation, j’ai économisé pour la payer. J’ai un frère paraplégique, un autre incarcéré, ma mère vit seule…

La procureure :

Reconnaître les faits est un minimum. Il s’agit d’un chauffeur, cela m’inquiète. Je demande de l’aider à ne pas recommencer.

Il risque 5 ans de prison. Il est condamné à 6 mois fermes, 6 mois de sursis, une obligation de soins, un stage de sensibilisation à la sécurité routière, 700 euros de préjudice moral répartis entre les trois victimes.
L’avocat de Grégoire lui a évité la suspension de permis.

Pierre Anquetin

« Un étudiant modèle »

Comparutions immédiates / Sylvain Lamoureux, 23 ans, un visage d’ange à la Casey Affleck, comparaît pour violences en état d’ivresse : il a roué de coups un vieux voisin venu s’interposer au coeur d’une dispute, dans le couloir de leur immeuble, rue Saint-Saëns.

Jean, la victime de 61 ans, a payé le prix fort : 15 jours d’interruption temporaire de travail, de beaux hématomes et, surtout, un doigt salement abîmé. Depuis, Jean prétend ne plus pouvoir exercer : il était ostéopathe.

Ce soir-là, Sylvain et sa copine boivent et s’amusent dans leur appartement quand une voisine vient frapper à leur porte pour se plaindre du tapage. Torse-nu, l’étudiant engage avec elle une bruyante dispute sur le palier. Les cris alertent Jean qui intervient à son tour. « Ta gueule le vieux, rentre chez toi » hurle Sylvain.

A la barre Jean raconte la suite :« J’ai voulu le calmer, je l’ai retourné, je lui ai donné une gifle ». Jean essuie en retour une pluie de coups qui le laissent K.O. à terre quelques secondes.

J’étais dans un cas de légitime défense

se justifie Sylvain devant le tribunal. L’argument passe mal. L’avocat de Jean se moque :

Un étudiant modèle ? Il s’est rendu coupable de violences. Il n’a pas saisi la notion de légitime défense. Mon client n’a pas fait le poids une seule seconde face à M. Lamoureux.

Pour la procureur, il y a en effet  « disproportion ». Elle réclame « une peine qui passera à M. Lamoureux l’envie de recommencer (…) : 6 mois avec suris et l’indemnisation des victimes pour que le calme revienne rue Saint-Saëns ».

La main de l’ostéopathe a-t-elle été blessée à cause de la première gifle, de la chute ou bien des coups de pieds assénés par l’étudiant ? L’audience ne permet pas de dégager une réponse claire mais Sylvain va emporter le dernier mot.

Méprisant son voisin affaibli, reléguant la plaidoirie confuse de son avocat, il conclut froidement devant la présidente :

« – Je déménage demain. Et je veux rappeler que j’étais pieds nus au moment des faits.
– Effectivement, quand on sort du lit, on est pieds nus, » murmure-t-elle avec un air pensif.

Son délibéré renvoie les deux voisins dos-à-dos : 5 mois de sursis pour Sylvain, refus de l’expertise et donc des dommages et intérêts pour Jean.

Pierre Anquetin