Le 5 décembre 2008 une jeune femme de 26 ans, Amélie, se présente à la brigade des mineurs de Paris. Elle vient porter plainte contre deux hommes, Guido et Romain. Elle les accuse de l’avoir violée neuf ans plus tôt, dans la soirée du 19 novembre 1999, à Paris dans le studio de Guido. Elle avait 17 ans et eux à peine 20.

Aujourd’hui, devant la cour d’assises de Paris, ils ont la trentaine. Guido et Romain risquent 20 ans de prison pour viol en réunion.

Avant cette soirée de novembre 1999, Amélie était une lycéenne joyeuse, brillante, curieuse, « un peu fofolle… C’était une mouflette », dit son avocate Me Hauser Phelizon.
Et puis il y a eu une cassure.
Sa vie d’après novembre 1999, c’est son père qui en parle le mieux : « Amélie a perdu confiance, Amélie a eu des idées noires, Amélie a pensé à se suicider. »
Heureusement, elle y a renoncé. Elle a fait de bonnes études, fini major à Dauphine. Après elle s’est mariée, avec son ami d’enfance.

En 1999, Guido et Romain étaient amis : Guido le blond, Romain le brun.
Ils étaient plutôt beaux gosses, surtout Guido.
Ils étaient comédiens, rencontraient un peu de succès à la télé, surtout Guido.
Ils aimaient les filles et la nuit parisienne entre Bastille et Châtelet.
Leur vie d’après la soirée du 19 novembre 1999 ? La même qu’avant : l’insouciance.
Guido a persévéré dans la comédie, dans la lumière. Romain a choisi l’ombre, le doublage.
Guido a enchaîné les aventures sentimentales. Romain a fondé une famille, c’était son « projet de vie ».

Quand ils sont convoqués à la brigade des mineurs en 2010, ils ignorent pourquoi.
Et quand le policier les interroge sur Amélie, ils ont l’air surpris. Mais leurs réponses concordent : oui, ils ont bien rencontré cette fille, reconnaissent-ils. Oui, Guido a bien couché avec elle, mais pas Romain, et voilà, c’est tout.
Pour eux, c’était un samedi soir comme les autres.

« Je vous en supplie, arrêtez »

Le procès doit mettre à jour le déroulé de la soirée du 19 novembre 1999. Établir s’il y a eu des rapports sexuels. Et déterminer si les garçons ont exercé sur Amélie une violence, ou une menace, ou une contrainte, ou une surprise.

La présidente de la Cour d’assises lit l’enquête de police qui détaille comment les trois jeunes gens se rencontrent, quelques jours avant la soirée : Amélie et deux amies font la queue au cinéma pour l’avant-première du film Wild wild west, un western. Devant elles, un groupe de garçons attirent leur attention. Elles se donnent du courage et les abordent. Parmi les garçons, Guido, Romain et Christophe. Christophe lancent aux filles une invitation : « Vous connaissez le Barrio, à Bastille ? Venez samedi prochain… Nous, on y sera ! »

Le samedi suivant, les trois filles poussent les portes du Barrio Latino, un gigantesque bar-boîte de la rue du faubourg Saint Antoine. Elles se plongent dans l’ambiance salsa, elles retrouvent les garçons. Au Barrio, ça danse, ça brasse, les groupes se font et se défont. Si bien qu’à un moment, Amélie se retrouve toute seule, sans ses copines. Seule à continuer la soirée avec Guido et Romain. « On va aux Bains après. Tu viens ? »

Amélie accepte de les suivre aux Bains Douches. Le club est légendaire. Fin 99, David et Cathy Guetta y sévissent déjà. Sous les flash bleus électro, sur le dancefloor en damier noir et blanc, la nuit VIP abandonne enfin la crise et les années Sida pour se jeter avant tout le monde dans le XXIe siècle. Aux Bains, il faut montrer patte blanche, mais Guido a ses entrées. Il fait passer Romain et Amélie. Et puis…
Et puis c’est là que leurs souvenirs divergent.

17 ans plus tard, au premier soir du procès, dans la lumière lugubre de la salle d’assises, Amélie, quitte son banc et s’approche de la barre. Elle va témoigner. Sa silhouette est frêle et courbée. Elle parle en saccades, comme essoufflée après une longue course, d’un ton à la fois déterminé et éteint.

« Aux Bains, ils ont commandé une bouteille de vodka. Très vite, je me suis sentie mal. Romain et Guido m’ont proposé d’aller dehors. Et ils m’ont proposé d’aller chez Guido. Il avait un appartement à côté. Je me suis dit que ce n’était pas une bonne idée. Ils m’ont dit qu’on se reposerait. En tout bien tout honneur. Je me souviens avoir eu beaucoup de mal à monter les escaliers. Le studio était tout petit. Il y avait un matelas. Je me suis assise au bord du lit. Il y en a un qui a crié, déshabille-toi ! Je ne me suis pas déshabillée. Et après, je me souviens qu’il y a en a un qui est sur moi. Je dit : Je vous en supplie, arrêtez… »

Elle dit qu’ils ne se sont pas arrêtés. Elle dit que chacun l’a violée deux fois, pendant que l’autre regardait, quatre fois en tout. Elle n’apporte pas plus de détails.

Ensuite, elle a quitté l’appartement. Elle se souvient que quand elle descendait les escaliers, les deux garçon l’ont insultée.
Dans la rue, elle a appelé Thibault, son meilleur ami, qui est aujourd’hui son mari, assis à quelques mètres derrière elle. Elle explique à la barre : « J’avais besoin de lui dire que j’avais dit non ». Puis elle a appelé son amie Ludivine. Elle s’est réfugiée chez pour le reste de la nuit.

« C’étaient des petits cons qui se croyaient au-dessus des lois, qui étaient comédiens et qui ne souciaient même pas du consentement d’une fille. ».

En entendant ça, Guido se crispe, plante son regard sur la boiserie devant lui, comme s’il pouvait la transpercer de colère. Il se contient.
Romain, lui, a l’air éberlué. Il cherche des yeux le contact avec le public, avec les jurés,  avec Amélie, en vain.

Amélie s’interrompt. C’était son histoire. Mais Amélie n’en a bien sûr pas fini car vient l’interrogatoire de la défense. Me Gustave Charvet est là pour trouver des failles à ce récit, pour le malmener.

« C’est très précis jusqu’à l’appartement, et c’est très précis après l’appartement. Mais quand vous êtes dans l’appartement, vous ne savez plus… Vous avez dit devant le juge d’instruction : « il est possible qu’ils ne m’aient pas entendue ». Comment peuvent-ils comprendre, entre le moment ou vous ne vous débattez pas et où vous ne parlez pas ? »

L’audience est suspendue. Le lendemain, c’est à leur tour de parler.

« C’est le seul truc de salaud qu’on a fait, de la laisser »

Au 3e jour du procès, Romain se lève. Il a perdu le sourire anxieux qu’il affichait à l’ouverture des débats. Depuis, il a pleuré, puis souri encore, puis pleuré… Il prend un air navré :

« Au départ on est partis pour un plan à trois. A l’époque, Amélie était plutôt sociable. Ses copines et elle venaient aux avant-premières, elles sortaient. On s’est retrouvés avec ces filles qui nous tournaient un peu autour. J’ai peu de souvenir du Barrio. Ensuite on est allés aux Bains Douches où on a recroisé Amélie. Il y a environ huit minutes de trajet entre les Bains et l’appartement. On a eu le temps de discuter. C’est très clair, on était partis pour un plan à trois. Ils ont commencé à coucher ensemble. Moi je n’ai pas trouvé ma place. »

Guido raconte la suite avec agitation :

« Elle a dit, ‘Ok, cool !’ J’ai eu une relation avec elle, Romain non. Je me suis moqué de lui. Après, on est retournés aux Bains Douches et on a eu l’idée, qui à mon avis nous vaut d’être ici aujourd’hui, de la planter comme ça dans la rue. C’est le seul truc de salaud qu’on a fait, de la laisser. Et je m’en excuse. »

Quand le président d’audience Jean Draeher lui demande si avoir ridiculisé Amélie dans la rue paraît une explication suffisante à son écroulement psychologique, Guido laisse échapper sa colère  :

« Les explications ? Ce n’est pas à moi de les envisager, ces explications : je ne suis pas psy. On imagine tout. Mais ce n’est pas à nous de le faire, c’est aux policiers, et ils n’ont pas fait leur travail. »
Sa voix se brise bientôt dans un  sanglot de rage et de peur :
« Et la juge qui me dit, droit dans les yeux, ‘Vous êtes un violeur ! Vous êtes un violeur !’. Des accusations qui n’existent pas ! Et l’avocate générale qui est là, à me juger ! ».

Guido produit forte impression et s’il devait en effet être jugé sur sa prestation à la barre, il serait à cet instant acquitté.

« Je veux avoir une vie normale »

Citées à la barre, les amies d’Amélie répondent à quelques questions : pourquoi Amélie n’a-t-elle pas tout de suite alerté ses parents,  consulté un médecin et porté plainte ?

Chloé et Ludivine sont avec elle le lendemain des faits, le dimanche 20 novembre 1999 au matin. Elles appellent Christophe, l’organisateur de la soirée au Barrio. Il a 30 ans et elles voient en lui un adulte, un soutien possible. Mais Chloé raconte que Christophe, à peine réveillé, leur répond d’un soupir : « Elle n’est pas la première à qui ils ont fait ça… » Et il les dissuadent de porter plainte : « Ce sera parole contre parole. »

Christophe n’a jamais percé dans le cinéma mais, cité à la barre, il joue le rôle de sa vie, exubérant :

« Mais Monsieur le président, j’aimerais savoir, moi, si elles m’ont parlé de viol ! ça ça m’aiderait psychologiquement… Vous vous rendez compte ? Un coup de fil d’il y a 15 ans ! J’ai l’air d’un guignol… J’aimerais m’en souvenir. »

Le 20 novembre 1999, Amélie renonce ainsi à porter plainte et adopte une résolution : « Je veux avoir une vie normale, je ne veux pas que ça me soit arrivé. ».
Jusqu’à ce que la dépression la rattrape.
Sa médecin généraliste, familière des adolescents en détresse, explique à la cour :

« Très souvent, dans ce genre d’affaires, les jeunes qui se sont mis en situation un peu gaie, en situation de vulnérabilité, se sentent coupables ».

Dans les mois, les années qui ont suivi, il a fallu à Amélie une thérapie corporelle, une psychanalyse, puis le dépôt de la plainte pour, peut-être, échapper à cet écroulement.

Pas de thérapie pour lui et Guido, mais deux expertises psychiatriques pendant l’instruction. Elles ne décèlent chez eux aucune perversité. Un premier expert évoque « le manque de concrétude dans la réceptivité de la situation ». Le deuxième veut démontrer que Guido, abandonné par sa mère à l’âge de 3 ans, « n’est pas orienté coté amour, mais côté désir. Il y a deux grands types de rapports : Casanova cherche à se faire aimer de toutes les femmes, Don Juan cherche à avoir toutes les femmes ».

Pendant que l’expert disserte, une lourde averse de neige détourne les regards vers les fenêtres du tribunal. Derrière les flocons, la dernière chance de comprendre ce qu’il s’est passé se dérobe. C’est l’heure des plaidoiries.

« Ils pensaient rester impunis »

Me Emmanuelle Hauser Phelizon, à la partie civile, raconte d’une voix rugueuse le chemin sur lequel s’engage une femme qui porte plainte pour viol :

« Il faut être solide, extrêmement solide. C’est une douleur que vous ne pouvez pas imaginer. Je la porte depuis 30 ans, en accompagnant ces victimes, et j’en suis toujours bouleversée. Elles sont confrontées aux services de police, sans avocat à l’époque – maintenant il y en a un. Elles sont confrontées aux auteurs. Ensuite elles vont à l’instruction, et le juge repose les mêmes questions. Et enfin la cour d’assises…»

Sur la soirée du 19 novembre 1999 :

« Elle a été en état de sidération. Devant vous, elle est honnête jusqu’au bout en reconnaissant, ‘J’ai dit arrêtez, mais peut-être que ça tournait dans ma tête et que je ne l’ai pas exprimé.’ Mais elle pleurait. Je vais vous faire part de mon intime conviction, à aucun moment elle n’a menti. Elle dit la vérité. Voilà, je vous la confie. »

Dans un réquisitoire ciselé, l’avocate générale Sylvie Kachaner décrit ce moment où Amélie, une fois réfugiée chez son amie, reste longtemps sous la douche, assise dans la baignoire, se frictionnant le corps, sans savon.

« La défense des accusés tient en un mot : on l’a humiliée, et c’est tout. A-t-elle été humiliée ou a-t-elle été violée ? La réponse est : les deux. (…) Ma conviction est aidée par le récit de la victime, les confidences faites à ses amies. Jamais il n’y a eu consentement. La violence a eu lieu après l’acte, elle a un bleu sur la cuisse. Et la contrainte est intervenue avant : on lui demande de se déshabiller.  ».

La magistrate réclame cinq ans avec sursis pour Guido, « c’est le meneur », et quatre ans avec sursis pour Romain.

« Il y a eu douleur, mais quelle douleur ? »

« Le rôle de l’avocat général n’est pas d’avoir des convictions, c’est d’avoir des preuves », oppose Me Charvet, le défenseur de Guido. Sa collègue, Me Rachel Lindon attaque « une théorie blanc-noir : gentille fille de bonne famille, honnête, versus beaux gosses, comédiens, séducteurs, violeurs… Ça ne colle pas ! » Et Me Patrick Arapian développe l’argument clef :

« Quels sont les éléments de preuves dix-sept ans après les faits ? Si vous ne vous posez pas la question, vous risquez de passer à côté d’une décision. De la part d’Amélie, aucun détail. La seule chose, ‘je pleurais’. »

L’avocat de la défense se tourne alors vers la jeune femme. Avec des accents d’éducateur spécialisé du Sud-Ouest, il tonne :

« Vous parlez ou vous ne parlez pas ? Vous pleurez ? Y a-t-il six rapports ? Quatre ? Deux ? On ne sait pas. La personne qui a été agressée ne nous donne pas de détails. (…) Il faut assumer d’aller aux Bains Douches, il faut assumer d’avoir suivi des garçons, il faut assumer d’avoir eu des relations. Il faut assumer, bon sang ! »

La clef, selon lui ce n’est pas seulement l’humiliation, c’est plus que ça :

« Dans la rue, ils partent en courant, ce sont deux abrutis. C’est une fille qui est sensible, c’est une femme en devenir. Elle va être profondément humiliée et je sais que cette douleur est extrêmement importante. Son corps va souffrir. Elle va trembler. Et se dire : comment vais-je présenter mon visage ? Comme celle qui a pris une initiative qui a mal abouti ? Ou comme une victime ? »

Son confère Me Charvet conclut :

« Je ne pense pas qu’Amélie soit une menteuse. Je pense quelle croit dure comme fer ce qu’elle dit. Mais un procès d’assises n’est pas une thérapie. (…)
J’ai bien conscience que je ne vous ai pas prouvé que Guido était innocent, mais ce n’est pas mon boulot. Il y a présomption d’innocence. On doit prouver qu’il est coupable. Il attend qu’on reconnaisse ce qu’il clame depuis le début : ‘je me suis comporté comme un salaud mais je n’ai pas violé cette fille’. Je vous demande de l’acquitter. »

Il faut quatre heures de délibération à la cour et aux jurés pour faire un choix. La nuit est tombée depuis longtemps. Le président énonce le délibéré d’une voix tremblante. Romain et Guido sont acquittés.
Pendant une minute Amélie reste inerte, figée, courbée sur son banc.

Les six jurés et les trois magistrats ont-ils entendu les paroles de Me Arapian ?

« En les poursuivant, cette jeune femme les a déjà fait payer. La peine a déjà été faite. Il n’y a pas suffisamment d’éléments pour permettre de nous dire qu’il y a eu un viol. Il y a suffisamment d’éléments pour nous dire qu’il y a eu une douleur, mais quelle douleur ? On n’en sait rien. »

Pierre Anquetin sur Place du tribunal

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