Le 15 janvier 2016, la Cour d’assises de Paris acquittait Téodor du meurtre d’un SDF, Witek, commis il y a 15 ans au sein d’une communauté polonaise alors en proie à la violence. Le parquet général n’a pas formé appel.

« Je suis catholique : je ne prendrais jamais la vie de quelqu’un. Ce n’est pas moi ».

Ce sont les derniers mots de Téodor avant son acquittement par la Cour d’assises de Paris le 15 janvier 2016. Son histoire est celle d’un ex-boxeur polonais qui lutte depuis son arrivée en France en 1999 à l’âge de 31 ans pour ne pas être aspiré par la violence et la marginalité.

Il y est presque parvenu. Il a travaillé dur comme maçon et rencontré une française, Chantal, avec laquelle il vit sans jamais parler de ses années de galère. L’avocate générale Annie Grenier le concède : « L’homme que vous jugez aujourd’hui n’a rien à voir avec celui de 2000. » Avec son beau-frère Patrick, il entreprend même de retaper la maison de campagne familiale.

Son passé le rattrape d’un coup en février 2013 quand il est arrêté lors d’un simple contrôle d’identité, puis déféré devant la justice pour le meurtre d’un compatriote, Witek, commis en 2000, rue du 29 juillet, dans le rutilant quartier Saint-Honoré à Paris.

A 800 mètres de là, l’église de l’Assomption, où se rassemble un peu de la communauté polonaise pour trouver du travail ou écouter la messe. Après l’office, quelques hommes traînent aux alentours ou dans le parc des Tuileries, boivent de la bière et de la vodka.

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La rue du 29 juillet, Paris 1er

Ce dimanche de juillet, en fin d’après-midi, la victime, Witek, tombe dans un sommeil alcoolisé sur le bout de trottoir où il passe ses nuits, au-dessus d’une grille exhalant un air chaud. Téodor et son acolyte du jour, Zénon, qui viennent de partager 1,5 litre de vodka, le surprennent là. Witek est frappé d’un coup de couteau dans le thorax et décède quelques minutes plus tard.

Seul interpelé par la police, Zénon accuse Téodor, ainsi condamné par contumace à 10 ans de prison, et écope lui-même de 30 mois pour « non empêchement d’homicide volontaire ». Entre-temps, Téodor se volatilise, coupe les ponts avec ses anciennes connaissances et se fait le plus discret possible jusqu’au fameux contrôle de police de 2013. Une nouvelle information judiciaire est alors lancée pour retrouver une poignée de témoins et un second procès s’ouvre le 12 janvier 2016 sur cette question : qui de Téodor ou de Zénon a réellement porté le coup mortel ? Cette fois, Zénon n’est plus là pour se défendre. Il a été poignardé par un autre homme, étranger à cette affaire, en 2014.

« On se bat tout le temps »

Pendant quatre jours, les jurés sont plongés dans l’enfer des sans-papiers polonais de l’an 2000. Ces clandestins – la Pologne n’adhère à l’Union européenne qu’en 2004 – doivent quotidiennement trouver un boulot, un endroit où dormir, de quoi manger. Entre eux, il y a les « collègues » – ceux que l’on croise, avec qui l’on boit à l’occasion – et les « copains » – ceux sur qui on peut compter, à qui l’on peut parler. Mais au fond, chacun reste seul.

Il y a aussi l’alcool et la drogue, sources d’une violence illimitée. « On se bat tout le temps » raconte l’un des survivants, encore chancelant aujourd’hui : pour une bouteille, pour quelques francs, pour une paillasse, pour une femme, pour tout. On se tue aussi. Deux mois avant le meurtre de Witek, trois Polonais sont torturés et égorgés par quelques autres dans un parc, sous leur tente. C’est la tuerie de Montreuil, on en parlera jusqu’en Pologne. Il apparaît à l’audience que Witek faisait peut-être partie des assassins.

A la même période, Téodor est attaqué en pleine nuit dans un squat, toujours à Montreuil. Cinq ou six homme se jettent sur lui, le pendent par les pieds à une poutre avec une chaîne et le frappent. Il est sauvé par les autres habitants du squat. « A ce moment-là, je travaillais. Je pense qu’on voulait me dépouiller », suppose Téodor, sans plus de certitudes.

« La rumeur est particulièrement toxique »

Jusqu’au terme du procès, les certitudes manquent également aux jurés : aucune preuve, aucun témoin crédible, aucune arme du crime, aucun aveu, mais tellement de ouïe-dires, collectés dans dix-neuf citations contradictoires ! La vigilance de Me Blondeau à la défense, la pugnacité du Président Zientara devant treize témoins à la barre font malgré tout surgir deux fragiles versions du meurtre de la rue du 29 juillet.

Les uns accusent Téodor d’avoir tué Witek pour se venger de la pendaison par les pieds subie au squat. C’est aussi la thèse que façonnait Zénon avant de mourir, mais en s’embrouillant trop souvent : il précisa par exemple que Téodor avait lavé ses vêtements chez lui, puis qu’il les avait finalement brûlés au squat.

Les autres accusent Zénon d’avoir tué Witek car tous deux furent mêlés à la tuerie de Montreuil et Witek parlait trop. Mais la participation de Zénon au massacre n’a pu être établie. En revanche, deux témoins assurent que Zénon leur avait demandé de « charger Téodor » pour le faire accuser du meurtre de Witek. « Je suis la 2e victime de Zénon » se plaint Téodor.

« On a tout eu, dans cette procédure, tout et son contraire, mais surtout, la rumeur, met en garde Me Blondeau.  La rumeur est particulièrement toxique. Elle n’est pas un vecteur d’information mais de désinformation. »

Enfin, il y a la version de Téodor lui-même, presque impassible face aux jurés, calme et maîtrisé, comme tous les témoins le décrivent, et toujours d’allure sportive sous sa veste grise. Il fait tout traduire pour être bien compris : Zénon l’a entraîné par les rues pour chercher Witek avec l’intention secrète de le tuer en raison de quelque trafic inconnu de tous.

« C’est la pointe immergée de l’iceberg. Ils font semblant de vivre de rien mais ils vivent du vol. Je n’ai pas eu le temps de l’empêcher, il m’a surpris.

Finalement l’avocate générale ne dit pas autre chose. Requérant 10 ans de prison, c’est toute cette délinquance qu’elle aimerait faire condamner dans la dernière affaire de sa carrière :

« Ces gens-là règlent leurs comptes entre eux, ce n’est pas acceptable ! »

En acquittant, les jurés ont estimé que, même en 2000, l’injonction tragique « œil pour œil, dent pour dent » ne fut peut-être pas la voie suivie par l’ex-boxeur polonais pour se sauver. Le parquet général n’ayant pas formé appel, l’acquittement de Téodor devient définitif.

– Mise à jour : 26 janvier 2016
Pierre Anquetin sur Place du tribunal

 

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